Légendes du demi-fond : le KENYA (3) se fait voler ses joyaux

Publié le par Demi-fondu74,

Depuis les fameux Jeux Olympiques de Mexico, le demi-fond kényan a su tirer son épingle du jeu et est devenu la référence planétaire en la matière, comme on a pu le voir dans les deux premières parties des légendes du demi-fond sur le Kenya (à la conquête kényane du demi-fond, puis au top du demi-fond mondial). Le Kenya est devenu la nation numéro un de la course à pied et son vivier quasi inépuisable attire de nombreuses convoitises parmi les pays étrangers. Ainsi depuis une vingtaine d'années, un certain nombre d'athlètes kényans de tout premier ordre ont obtenu une nationalité étrangère. Si ce changement de nationalité est bien leur point commun, il n'en résulte pas moins des fortunes diverses. Nous vous proposons de revenir sur le parcours atypique de quelques uns de ces champions.


Wilson Kipketer, danois de cœur

 

L'un des premiers athlètes issus des hauts plateaux à effectuer ce changement de nationalité est Wilson Kipketer. En 1990 il effectue des études d'ingénierie électronique à l'université de Copenhague. Tombé sous le charme de ce petit pays scandinave, il demande dans la foulée la nationalité danoise. Dès 1994, il gagne seize des dix-huit 800m qu'il court avec un temps culminant à 1'43''29 et lors des Mondiaux de Göteborg '95 il remporte son premier titre mondial pour le Danemark. Alors qu'il est invaincu en 1996, Wilson Kipketer ne peut prendre part aux JO d'Atlanta '96. En effet le règlement olympique stipule qu’un athlète ne peut représenter sa nouvelle fédération pendant les trois années qui suivent la date d’acquisition de la nouvelle nationalité (réduit à 1 an en cas d’accords des deux fédérations). Il se vengera en fin d'année '96 à Rieti en courant dans le temps canon de 1'41''83.

 Wilson Kipketer Denmark flag

Cette non-participation aux JO d'Atlanta '96 sera terrible pour Kipketer qui ne parviendra jamais à remporter l'or olympique bien que montant sur deux podiums, à Sydney et à Athènes. Cela ne l'empêchera pas d'établir en 1997 les records mondiaux du 800m outdoor en 1'41''11 et du 800m indoor en 1'42''67, pulvérisant le record mondial de Paul Ereng de plus de 2 secondes lors des Mondiaux en salle à Paris.

Inutile d'en dire plus, retrouvez la biographie de Wilson Kipketer dans notre rubrique des «Légendes du demi-fond».

 


Bernard Lagat, enfin dorée sous la bannière étoilée

 

Bernard Lagat connait lui aussi une expérience universitaire à l'étranger, aux Etats-Unis, dans la Washington State University qui a eu dans ses rangs le champion kényan Henry Rono. En quatre années, il gagnera 3 titres NCAA et sera diplômé en 2000, année où il descend pour la première fois sous les 3'30 au 1500m. Décidément l'an 2000 sera une année faste pour Bernard Lagat puisqu'il court pour la première fois sous le maillot kényan, lors des Jeux Olympiques de Sydney, et parvient à décrocher le bronze derrière le champion olympique Noah Ngeny et son malheureux dauphin Hicham El Guerrouj.

 

Être très proche d'El Guerrouj sans parvenir à le battre deviendra une fâcheuse habitude pour Lagat. Ce sera le cas aux Mondiaux d'Edmonton 2001 à 0''42 du marocain, vainqueur en 3'30''68, mais également la même année lors d'une course splendide à Bruxelles lorsque Hicham El Guerrouj s'approche à 0''13 de ses 3'26''00. Bernard Lagat court alors en 3'26''34, ce qui sera le chrono culminant de sa carrière.

 

L'année 2003 a bien failli virer au cauchemar. Après une seconde place derrière le français Driss Maazouzi aux Mondiaux en salle de Birmingham, il ne peut prendre le départ des Mondiaux de Paris '03 après un contrôle anti-dopage positif à l'EPO lors d'un meeting en Allemagne. Un mois après les Mondiaux l'échantillon B s'avérera négatif, lui autorisant à reprendre la compétition.

 

Alors qu'il a souvent été barré par Hicham El Guerrouj, on se dit qu'en 2004 il a les moyens d'empêcher le marocain d'avoir son titre olympique tant espéré. En effet Bernard Lagat le bat peu avant les Jeux d'Athènes 2004, à Zurich avec le chrono de 3'27''40. La suite vous la connaissez, Hicham El Guerrouj l'emportera d'un rien en 3'34''19, mais qu'est-ce qu'on a eu peur pour lui de voir le spectre de Sydney se rééditer quand Lagat, quatre ans après Ngeny, déboita dans la dernière ligne droite. Le duel serré voit le kényan s'incliner en 3'34''30. Si ce 1500m reste mythique c'est aussi en grande partie grâce à la menace Lagat.

 Bernard Lagat USA

Mais qu'apprend-on en mars 2005 ? Qu'en mai 2004, Bernard Lagat est devenu citoyen américain. Or, la loi kényane n'autorise pas la double nationalité et il n'aurait pas du participer aux Jeux d'Athènes. Il gardera tout de même sa médaille mais ne pourra pas courir les Mondiaux d'Helsinki '05, comme le prévoit le règlement de l'IAAF.

 

Une fois américain, Lagat peut s'emparer de tous les records continentaux entre 1500m et 5000m. Mais surtout en 2007, il parvient à décrocher son premier titre mondial en plein air. Il fera même mieux que ça en réalisant le doublé 1500-5000m, devenant le premier athlète à réaliser cette exploit en championnats du monde. A Berlin '09, il décroche de nouveau deux médailles, mais cette fois l'argent sur le 5000m derrière l'inévitable Kenenisa Bekele et le bronze sur le 1500m.

Bernard Lagat USA - Kenenisa Bekele - Craig Mottram


Saif Saaeed Shaheen : l'argent ne fait pas le bonheur olympique


Stephen Cherono gagne sous le maillot kényan les Mondiaux cadets de Bydgoszcz '99 sur 2000m steeple et se fait remarquer dès 2001 en passant sous les huit minutes au 3000m steeple, en 7'58''66, record du monde junior. Sous le maillot kényan il remporte les Jeux du Commonwealth de Manchester ‘02. Mais en 2003 Stephen Cherono devient qatari et prend le nom de Saif Saaeed Shaheen. Il ne tarde pas à faire parler de lui. En juin 2003, il se paye le culot de battre Hicham El Guerrouj sur un 5000m à Ostrava remporté en 12'48''81. Il ne perd pas de temps et gagne déjà le 3000m steeple aux Mondiaux de Paris 2003 sous son nouveau maillot blanc et grenat.

 Saif Saaeed Shaheen Qatar 2

S’il a cédé aux sirènes de l'étranger, ce n’est sûrement pas pour l'amour du pays, mais pour des raisons financières. Pour devenir citoyen de ce petit pays des Émirats, Cherono aurait reçu 1 million de dollars de la part du Qatar, plus une rente à vie. Ce changement de nationalité émeut jusqu'au président du Kenya Mwai Kibaki qui fera une déclaration condamnant la tentation de gagner de l'argent en changeant de nationalité. C'est que Shaheen n'est que la partie émergée d'un iceberg qui comprend plusieurs dizaines de kényans qui ont eux aussi cédés à l’appel des pétrodollars. Dans un pays pauvre où la moitié de la population n'a pas d'emploi, où le gouvernement ne soutient que peu les champions à la retraite, où les sélections pour les grands championnats sont draconiennes, on peut comprendre qu'il est dur de résister à l'appel de pays étrangers. Pour Moses Kiptanui, il est inacceptable que certains champions se retrouvent dans la misère alors qu'ils ont fait de grandes choses pour le pays.

Cette fuite des talents vers les Émirats commence déjà à s'essouffler et le Qatar et le Bahreïn ont décidé de changer de stratégie sportive. Fini la politique de naturalisation, place désormais à l'organisation d'évènements sportifs d'envergure international,  qui est bien plus porteur en terme d'image et bien meilleur d'un point de vue économique. Le Qatar accueillera les championnats du monde de handball en 2015 et surtout la coupe du monde de football en 2022. Concernant l'athlétisme, Doha (la capitale du Qatar) a déjà accueilli les mondiaux en salle de 2010 et postule pour les mondiaux en plein air de 2017. Le centre de formation Aspire veut également devenir un modèle pour le monde entier et souhaite former les jeunes sportifs qataris.

Pour empêcher les exilés de participer à l'édition olympique suivant leur naturalisation, le Kenya ne se prive pas d'utiliser le règlement du CIO. Saif Saaeed Shaheen ne pourra donc pas participer aux Jeux d'Athènes '04. Et même en 2003, à Paris il essuiera le refus de son frère Abraham de le féliciter après sa victoire. Même dans sa propre famille ça peut être mal vu.

 Saif Saaeed Shaheen Qatar

Pour le Kenya, il restera celui qui empêcha Ezekiel Kemboi de remporter les médailles d'or des Mondiaux de Paris '03 et Helsinki '05, interrompant la série de victoires kényanes entre les championnats du monde de 1991 à nos jours. Son record du monde du 3000m steeple en 7'53''63 à Bruxelles juste après les Jeux d'Athènes lui permettront de se consoler après sa non-participation olympique. Il efface ainsi non pas son ex-compatriote Bernard Baramasai mais le marocain Brahim Boulami, sur qui le doute planera à jamais suite à son contrôle positif à l'EPO. Saif Saaeed Shaheen connait des saisons très perturbées par des blessures entre 2006 et 2008 et peine à retrouver son meilleur niveau.

 

 

Yusuf Saad Kamel, fils de l'illustre Konchellah, aimerait bien rentrer au pays

 

Si Saif Saaeed Shaheen semble satisfait de courir sous le maillot du Qatar, cela n'est apparemment pas le cas du Bahreïni Yusuf Saad Kamel. A la base plutôt spécialiste du 800m après quatre saisons en 1'43 puis même en 1'42''79 en 2004, il termine 5ème du 800m des JO de Pékin '08. Kamel se révèle aux yeux du grand public aux Mondiaux de Berlin '09 lorsqu'il devient champion du monde du 1500m en 3'35''93 et 3ème sur le 800m en 1'45''35 dans même chrono qu'Alfred Yego.

Yusuf Saad Kamel Baheïn - 1500m Berlin 2009

Qu'apprend-on alors ? Qu'il est fils de l'illustre Billy Konchellah (double champion du monde du 800m en 1987 et 1991). Au vu de leurs patronymes, le lien de parenté ne saute pas aux yeux. En fait, Yusuf Saad Kamel, s'appelait Gregory Konchellah jusqu'en 2003, mais s'est fait naturalisé bahreïni pour des raisons financières. En 2009 il rentre en conflit avec son pays d'adoption et exige qu'on lui rende son passeport kényan pour pouvoir courir de nouveau pour son pays d'origine. Le Bahreïn aurait manqué à ses obligations financières, et dès lors il ne voit plus aucun intérêt de concourir pour le Bahreïn. Les autorités bahreïnis refusent de lui rendre son passeport. La situation se dénoue juste avant les mondiaux de Berlin '09 où il courra finalement comme vous le savez sous les couleur du Bareïn.

 

Bien évidemment, le Kenya voit toujours d'un mauvais œil cette fuite des talents. D'autant que sur le podium mondial du 1500m à Berlin, on retrouve à la 3ème place Bernard Lagat, lui aussi ex-kényan. C'est d'autant plus rageant pour les kényans qu'Asbel Kiprop et Augustine Choge, 4ème et 5ème, se voient éclipsés du podium par deux ex-kényans. Si on pousse le vice à l'extrême, on pourrait même retrouver un jour douze finalistes issus de la filière kényane, et c'est pourquoi l'IAAF a également durcit son règlement en la matière.

Yusuf Saad Kamel Baheïn

Mais le feuilleton Konchellah-Kamel – on ne sait plus trop comment l'appelé – risque de ne pas se terminer là puisqu'il a prétendu avoir été forcé par les officiels bahreïnis de courir les Jeux d'Asie 2010 malgré une blessure au genou. Une chose est sûr, comme tous les athlètes africains exilés dans les Émirats, il ne s'entraîne jamais là-bas, les conditions météorologiques étant bien trop chaudes.

 


Lornah Kiplagat, expatriée restée fidèle à ses origines

 

Les raisons de changement de nationalité sont très diverses mais nous pouvons remarquer que cela reste très rare chez les femmes. L’athlète féminine expatriée ayant connu le plus de succès reste Lornah Kiplagat, devenue hollandaise en 2003. La raison de son changement de nationalité n’est pas financière mais plutôt à cause de la tradition qui veut qu’au Kenya les femmes qui se marient appartiennent à la famille du marié. Après avoir rencontré le hollandais Pieter Lagerhorst en 1997 au marathon de Londres, il est devenu son ami, son manager puis sont époux en 2002. Lornah Kiplagat a donc naturellement pris la nationalité de son mari et ce changement de nationalité n’est pas vécu comme une trahison dans son pays natal.

 

Née en 1974 dans la vallée du Rift au Kenya, Lornah Kiplagat se distingue d’abord sur route, en remportant notamment le marathon de Los Angeles en 1997 et 1998 et le marathon d’Amsterdam en 1999. Elle s’installe aux Pays-Bas en 1999 pour des études de physiothérapie. En 2000, alors qu’elle est encore kényane, elle court le marathon de Chicago en 2h22’36 soit un chrono de top niveau mondial. En janvier 2003, Lornah Kiplagat porte son record personnel en 2h22’22 à Osaka en terminant derrière un podium 100% nippon. Ce sera en juillet 2003 qu’elle deviendra hollandaise et en profitera pour améliorer dès novembre à New-York le record national néerlandais en 2h23’43, qu’elle ne parviendra plus à améliorer par la suite.

Lornah Kiplagat Pays-Bas monde semi-marathon Rio de Janeiro

            Alors que l’on a vu beaucoup de coureurs de fond passer de la piste à la route, Lornah Kiplagat prend plutôt le chemin inverse. Un mois après être devenue hollandaise elle participe à ses premiers championnats du monde à Paris 2003 sur 10 000m alors qu’elle n’a couru qu’un seul 10 000m dans sa carrière. Lornah Kiplagat anime la course avec trois autres coureuses qui se relaient tout au long des 25 tours. La victoire de cette course passionnante ne se dessine que dans les 50 derniers mètres. Parmi ces quatre athlètes il y aura forcément une déçue, et ce sera la hollandaise qui se classe 4ème en 30’12’’53. Cette finale est exceptionnellement rapide puisque les dix premières améliorent leurs records personnels. L’éthiopienne Berhane Adere bat le record des championnats en 30’04’’18 devant sa compatriote Werknesh Kidane, 30’07’’15, et la chinoise Sun Yingjie, 30’07’20. Aux Jeux Olympiques d’Athènes 2004, Lornah Kiplagat est 5ème du 10 000m, de nouveau à cinq secondes du podium derrière la championne olympique Xing Huina en 30’24’’36 et les trois éthiopiennes Ejegayehu Dibaba, Derartu Tulu et Werknesh Kidane.

 

            A partir de 2005, fini les places d’honneur pour Lornah Kiplagat. En 2005, elle termine vice championne du monde du semi-marathon à Fukuaka et gagne le championnat d’Europe de cross-country à Tilburg. Le cross-country lui réussit bien ! Elle finit seconde en 2006 des mondiaux de cross-country à Fukuaka à cinq secondes de l’éthiopienne Tirunesh Dibaba et prend sa revanche l’année suivante sur le sol kényan, à Mombasa, en l’emportant sur cette dernière avec 24 secondes d’avance. Les éthiopiennes Dibaba, Melkamu et Burka prennent les 2nde, 3ème et 4ème place et Kiplagat permet ainsi d’éviter un podium 100% éthiopien qui aurait été vécu comme un véritable affront sur le sol kényan.

Lornah Kiplagat Pays-Bas

            En 2006, les championnats du monde de semi-marathon deviennent les championnats du monde de course sur route et un 20km remplace les 21,098km. Lornah Kiplagat l’emporte à Debrecen et en profite pour s’approprier le record du monde du 20km (1h03’21). L’année suivante, le semi-marathon reprend ses droits pour ce championnat du monde de course sur route à Udine et là encore Lornah Kiplagat l’emporte avec un record du monde à la clé (1h06’25). La nouvelle appellation de ce championnats retrouve sa formule d’antant et redevient championnats du monde de semi-marathon en 2008. Lornah Kiplagat l’emporte encore en 2008 à Rio de Janeiro.

 

            Alors qu’elle détenait encore les records du monde du 20km (1h02’57) et du semi-marathon (1h06’25) début 2011, elle se fait déposséder de ceux-ci par la star montante Mary Jepkosgei Keitany (à condition que ses nouvelles marques soient bien ratifiées par l’IAAF). Si ses records du monde peuvent être effacés des tablettes, son engagement pour le Kenya restera gravé à jamais. L’objectif de la championne est de donner l’opportunité aux jeunes kényanes de s’entraîner et de s’éduquer dans les meilleures conditions possibles. Il faut savoir qu’au Kenya l’école est payante. Les familles ne peuvent souvent pas envoyer tous les enfants à l’école et les garçons sont alors privilégiés. Sa fondation permet également aux meilleurs étudiants de pouvoir partir étudier à l’étranger. Dès 1999, Lornah Kiplagat fonde le High Altitude Training Centre (HATC) à Iten. Le centre d’entraînement HATC situé à 2400m d’altitude accueille désormais des coureurs ou touristes du monde entier.

 

            Mariée à un hollandais, Lornah Kiplagat passe une grande partie de son temps dans son pays natal. Son cœur est resté enraciné au Kenya et elle essaye d’aider les jeunes kényanes à s’en sortir. Elle pourrait alors devenir pour ces jeunes filles une source d’inspiration comme le fut pour elle sa cousine Susan Sirma. Susan Sirma fut la première kényane médaillée en grand championnat et ouvrira notre dernier volet consacré au Kenya.

 

Cette saga consacré au Kenya se terminera donc avec les athlètes féminines. Elles ont des histoires passionnantes et risquent bien de devenir l’égal de leurs homologues masculins voire même de les dépasser tant elles ont progressé et se situent au top de la hiérarchie mondiale en demi-fond.

Publié dans Légendes du Demi-fond

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Alex CHAPTAL 19/06/2011 12:52



Super reportage et super intéressant!!


Très complet, belle rédaction c'est toujours un plaisir de lire des articles comme ça.


A bientôt sur les pistes.


Alex